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Ecrit du cru

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Ecrit du cru

Message par frankygoesverywell le Lun 8 Jan - 14:49

L'agent secret

Je suis agent secret. Je le dis comme cela, cash, d’entrée de jeu. C’est parce que ça en jette. En vérité je travaille pour les services secrets mais mon rôle est très peu héroïque et mon rang sans une once de glamour. Je suis l’opposé des figures mythiques qui peuplent le panthéon du contre-espionnage.

Quand je tourne en rond dans mon bocal de 32 mètres carrés, que je rumine sur ces carrières possibles et toutes avortées, je me définis comme un agent de renseignement local, tout au plus une fouine d’arrondissement, voire un pou de quartier. Je me dévalorise car je rêve de missions plus éclatantes. Mon boulot est avant tout géographique. Je ratisse dans un rayon de 20 minutes de marche à pieds depuis ma base, allure tranquille et par temps sec. Je n’ai pas de spécialité ni de talent remarquable. J’engrange seulement des informations au fil de mes promenades dans le quartier et je produis un rapport presque quotidiennement, ça dépend.

La moisson de renseignements est très fluctuante et leur valeur l’est tout autant. Mais je ne discute pas, je cherche l’information, je la trouve et je la transmets. Aucune aptitude pour des prouesses physiques n’est requise, et l’intelligence nécessaire à la tâche est une notion très relative. La patience et l’endurance pour la marche sont en revanche des vertus cardinales. Rien de très excitant à première vue, mais je remplis mon contrat. Je me fais un point d’honneur à habiter mon personnage, ma couverture, ma raison d’être professionnelle.

Au jour le jour, je suis chômeur, cela justifie mes allers et venues répétés dans les mêmes rues, les mêmes bars, le même bureau de poste. La Poste c’est du pain béni pour dénicher les sans-papiers. Un jour ou l’autre ils craquent, ils veulent absolument envoyer un mandat à Bamako ou à Niamey et là, au guichet, les choses se compliquent toujours. Moi, je suis présent, j’écoute et je fais mon rapport.

Un canard satyrique a récemment écrit sur l’existence du service qui m’emploie. On a parlé de police secrète, de menace pour la démocratie ; on a même prêté au bureau et ses agents des qualités et des ambitions dont j’aimerais pourtant posséder une infime partie. L’affaire a fait long feu. Heureusement pour le ministre de l’Intérieur, qui ignore tout de mon existence et celle de mes chefs, un autre scandale a surgi et ma fonction est retournée dans les surplus de l’actualité.

Je ne me plains pas de mon traitement ni de cet anonymat forcé, d’autant que dans mon boulot : « le succès craint la lumière ». Je ne fais que répéter la sempiternelle maxime de mes supérieurs. Mais jamais rien de vive voix. Tout est dit de façon sibylline, indirecte, soit par la presse, soit par la télévision. C’est comme cela que nous échangeons et je sais bien quand c’est à moi qu’ils s’adressent. Ils n’attendent de moi aucun exploit qui attire l’attention, seulement de flairer l’air du temps, sentir l’intention et renifler l’éventualité. C’est un état d’alerte permanent, qui décide de mes itinéraires et agence mon emploi du temps.
Si je veux grimper dans la hiérarchie, je dois rester dans l’ombre et faire de mes succès tout au plus des faits divers à peine dignes du Parisien.
Pourtant j’ai pris du galon il y a quelques mois, mes supérieurs m’ont donné le fameux permis de tuer. Plutôt rare pour des factotums du renseignement comme moi. Comme d’habitude, pas de cérémonie, aucune annonce au sein du service. On me l’a donné en toute simplicité. Cela s’est fait à travers le petit écran, mais j’étais le seul à pouvoir comprendre. Normal. Mais ce n’était pas n’importe quel permis de tuer, pas n’importe qui, la cible était précise. Entre nous, j’aurais du m’en douter. Mes tournées au bureau de poste, à la pharmacie et au Franprix du coin m’avaient alerté sur cette menace grandissante, cet ennemi de l’intérieur : les vieilles. Cela crevait pourtant les yeux, toujours à la caisse de la supérette aux heures de pointe, présentes à la Poste dès l’ouverture et jusqu’au soir, le cabas toujours rempli de médocs. Les vieilles pullulent, elles sont de plus en plus nombreuses, à croire que le clonage est déjà en vente libre.

C’est Madame Lambert qui a d’abord attiré mon attention. Ce n’est pas un hasard, elle habite à deux numéros de chez moi dans un HLM identique au mien et c’est probablement pour cela que j’ai été choisi pour cette mission. Avec la complicité de son médecin, et probablement d’autres vieilles de son entourage, elle organisait un trafic de médicaments sur le dos de la Sécu. « Il ne vous faut rien d’autre Madame Lambert ? » J’imagine très bien le docteur Ferrer, qui est aussi le mien, lui rallonger l’ordonnance à sa convenance.

Je l’ai étranglée dans l’ascenseur de son immeuble. Six étages en ascenseur pour zigouiller quelqu’un, même une veille croyez-moi, ce n’est pas évident. Le risque était réel mais maîtrisé. J’ai eu chaud quand même, l’ascenseur aurait pu s’arrêter en route et s’ouvrir sous le regard effrayé d’un voisin. J’étais fichu. Avant de monter, j’ai songé l’accompagner jusque chez elle et la liquider à l’intérieur, mais elle se serait doutée de quelque chose. Une fois sur le palier, j’aurais du attendre qu’elle sorte ses clés, elle aurait trouvé louche qu’un inconnu reste planté derrière elle, et peut-être même qu’elle aurait crié. En fait je l’ai eue par surprise. Je suis monté avec elle dans l’ascenseur, je l’ai fixée droit dans les yeux et lui ai souri en faisant un signe de la tête. Elle m’a répondu par un sourire discret mais à peine le rictus avait-il relevé ses pommettes tombantes que mes mains encerclaient ce cou frêle et ridé. Ce fut un jeu d’enfant. Les cartilages étaient si tendres que mes pouces lui ont écrasé la trachée avant d’arriver au troisième. Au quatrième elle passait au violet, au cinquième ses yeux se révulsaient, au sixième tout était fini.
Pour la seconde, enfin, les secondes car elles furent ex-aequo, je décidai d’éviter l’ascenseur, trop risqué. J’étais décidé à frapper fort. Une résidence privée toute proche de l’église avait attiré mon attention depuis quelques temps. Les vieilles entraient, en sortaient, seules ou à deux, parfois même avec un déambulateur. J’attendis jusqu’à une heure du matin avant de mettre le feu à l’escalier et l’ascenseur, imparable. La moquette murale a très vite dégagé une épaisse fumée et a pris tout le monde de court. Avant même l’arrivée des pompiers, j’accrochai d’un seul coup vingt-trois trophées supplémentaires à mon jeune palmarès.
En même temps c’était frustrant. J’avais éprouvé quelque chose de particulier lors de ma première strangulation, tandis que l’incendie ne m’avait procuré qu’un vague plaisir. Pour les suivantes j’eus de nouveau recours à mes mains.
Visiblement pas informée de ma mission, la police m’est tombée dessus. Pour les collègues de la criminelle, j’étais l’étrangleur du 13e, rien que ça. Durant la garde à vue, j’ai d’abord tenté de nier afin de préserver le caractère confidentiel de ma mission, et puis réalisant que ces crétins n’étaient au courant de rien j’ai essayé de leur expliquer que j’étais de la maison, sans succès. Je me suis finalement résolu à signer une feuille contenant mes aveux, mais je n’ai rien dit au sujet de l’incendie ; je n’ai reconnu que le meurtre de Madame Lambert et de trois autres vieilles dont j’ai oublié les noms. Puis j’ai été incarcéré. Je n’avais qu’à attendre que mes supérieurs viennent me tirer de là, me passent un savon et m’envoient sur un autre secteur.

Les semaines ont passé et je suis resté sans nouvelles de qui que ce soit, les inconvénients du métier sans doute. J’ai cru devenir fou. Un psychiatre m’avait presque convaincu que j’étais réellement au chômage et que je souffrais de je ne sais quelle névrose aiguë. Il ne cessait de me demander si j’entendais des voix intérieures. J’ai bien failli abonder dans son sens pour que cet imbécile me fiche la paix mais il m’aurait interné, alors en bon agent secret je m’enfermai dans un mutisme total.

Soit ils m’avaient oublié, soit je n’avais pas compris que toute cette attente et ces interrogatoires faisaient partie de la mission. Il me fallait donc être patient, et grâce au psy dont je commençais à comprendre progressivement le rôle, j’attendis calmement le procès.

Mes supérieurs envoyèrent quelqu’un à ma rescousse. Le type était tellement brillant dans son rôle qu’on aurait pu croire qu’il était réellement procureur général. D’ailleurs les jurés n’ont vu que du feu. Grâce à son réquisitoire, j’échappai non seulement à la camisole chimique préconisée par ces experts probablement envoyés par des opposants à mon service mais je découvris enfin ma nouvelle mission. Plus ingrate, certes, mais quand on a le permis de tuer, on n’en refuse aucune.

En deux ans de détention, j’ai déjà étranglé huit détenus sans jamais me faire pincer. Evidemment je ne les choisis pas au hasard. Je ne m’attaque qu’à des premières peines, des jeunes le plus souvent. Car comme me l’avait subtilement expliqué le procureur : « si on le relâche, il recommencera. »

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Re: Ecrit du cru

Message par AMSTRAMGRAM le Lun 8 Jan - 15:48

Très agréable à lire j'aime bien le décalage, les reflexions ici et là. Moi en ce moment je me ferais bien un petit court métrage assassin basé sur le fait qu'il n'y a rien de plus pratique pour transporter un corps que début janvier grâce au sac à sapin qui fait la taille d'un homme, en plus rien ne t'empêche de faire dépasser deux ou trois branche de sapin pour que le doute ne soit même pas permis.

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Re: Ecrit du cru

Message par frankygoesverywell le Lun 8 Jan - 16:02

Dans ce cas utilise un sac sponsorisé par Handicap International, tu joindras l'utile à l'agréable...

frankygoesverywell

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Re: Ecrit du cru

Message par AMSTRAMGRAM le Lun 8 Jan - 16:14

A ma connaissance il n'y a que des sacs handicap International, non ? J'en ai acheteté un cette année, ils ont un truc spécifique, une odeur particulière assez désagréable et justement peut être que ça doit masquer un peu l'odeur d'un homme fraichement tué...génial le côté "joindre l'utile à l'agréable", pour un assasinat un euro pour handicap international est reversé. green

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Re: Ecrit du cru

Message par betty boop le Mer 10 Jan - 19:54

ben voilà : on sait maintenant pourquoi Zéro fait un détour en grognant quant il renifle un sac à sapin !!!

betty boop

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